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Dossier

Exploitations céréalières : un modèle « à la française »

Premier producteur de céréales de l’Union européenne, deuxième exportateur mondial derrière les États-Unis : au-delà des positions qu’elle occupe sur le marché international, la France céréalière s’appuie sur un modèle agro-économique qui la distingue des autres grands pays producteurs. Explications.


Avec environ 70 millions de tonnes (Mt) de céréales (hors riz) récoltées chaque année sur 9 millions d’hectares, la France est le premier « grenier à grains » de l’Union Européenne. Parallèlement, ses exportations céréalières s’élèvent à 35 Mt pour une création de valeur de l’ordre de 8 milliards d’euros qui apporte une contribution pérenne au solde de la balance commerciale agricole et agro-alimentaire française.

Sur les 470 000 exploitations agricoles que compte aujourd’hui la France (contre plus de deux millions en 1955), près des deux tiers se consacrent, exclusivement ou en partie, aux grandes cultures1. Au cours des dernières décennies et au fil des regroupements, la surface moyenne des exploitations a sensiblement augmenté dans toutes les régions, mais les « grandes exploitations » de plus de 200 hectares ne représentent encore que 6 % du secteur et un quart des surfaces mobilisées par les grandes cultures2.

Le nombre d’exploitations dédiées aux seules cultures céréalières s’élève à 110 000 unités, soit un tiers des fermes dites « professionnelles », c’est-à-dire d’une taille supérieure à 12 hectares en équivalent blé. Ces exploitations emploient 185 000 personnes – ce qui représente moins de deux salariés par exploitation – et leur surface moyenne s’établit à 124 ha3, sachant que plus de la moitié d’entre elles ont encore une surface inférieure à 25 ha4. Cette réalité emblématique du monde agricole français fait que, dans leur grande majorité, les agriculteurs céréaliers français gèrent des « TPE » (Très Petite Entreprise).

Ce modèle distingue résolument la France des grandes zones de production céréalière où la taille moyenne des exploitations est de 3 à 28 fois supérieure. Par exemple, en Ukraine où, à superficie territoriale comparable, la taille moyenne des exploitations s’élève à 2 000 ha, ou encore en Russie, où elles peuvent atteindre les 12 000 ha… Quoique reposant sur des exploitations petites mais très productives, ce modèle « à taille humaine » résiste bien à la pression concurrentielle qui s’exerce aujourd’hui à l’échelle mondiale. « Si nous comparons nos coûts de production à ceux des États-Unis, de l’Australie ou au Canada, nous nous trouvons sur les mêmes ordres de grandeur, confirme Crystel L’Herbier, économiste chez ARVALIS-Institut du Végétal. Par contre, la production de la Mer Noire (Russie, Ukraine…) est deux fois moins chère, à la fois en raison des surfaces et d’un coût de main d’œuvre très faible. » (voir tableau ci-dessous)

Les coûts de mise sur le marché et de logistique sont également des facteurs de compétitivité déterminants. Ils sont, en France, deux à trois inférieurs à ceux des pays de la Mer Noire (de 15 à 20 €/t contre 40 à 45 €/t). En outre, l’efficacité de la collecte, la densité du maillage d’organismes stockeurs sur le territoire et, plus largement, l’organisation en filière contribuent de manière décisive à la solidité et à la durabilité du modèle français. Car, comme le rappelle Crystel L’Herbier, « la France peut compter sur des équipements logistiques opérationnels pour mettre rapidement sa production sur le marché. »5

La robustesse du modèle céréalier français s’appuie sur la régularité et la qualité de ses productions, elles-mêmes intimement liées aux conditions pédoclimatiques dont bénéficie le territoire. Associé aux progrès de la sélection variétale et à l’innovation, cet allié naturel contribue aux rendements très supérieurs à la moyenne mondiale (plus de 7 t/ha contre 3.7 t/ha en moyenne6) qu’enregistre la France céréalière, et le climat de l’Hexagone assure la régularité de l’offre.

À l’inverse, les aléas climatiques de l’Australie, de la Russie ou du Kazakhstan peuvent faire varier la récolte de 50 % d’une année sur l’autre. En cas de problème de disponibilité, les acheteurs savent qu’ils peuvent se tourner vers la France. La stabilité des rendements garantit les volumes, permettant tout à la fois de servir la demande intérieure et d’exporter de façon constante.

Autre particularité du modèle français, le niveau de technicité des agriculteurs dans lequel la transmission des savoir-faire et la qualité de formation (initiale et continue) jouent un rôle déterminant. En effet, l’agriculteur français du 21e siècle est plus formé que la moyenne de la population. Près de 80 % des moins de 40 ans possèdent le baccalauréat et 34 % sont diplômés de l’enseignement supérieur (BTS en majorité), contre 18 % en 2000. Ce taux atteint même 53 % sur les exploitations de grandes cultures. Il est vrai que l’agriculteur doit être polyvalent. D’abord agronome, il possède aujourd’hui de sérieuses connaissances en physique-chimie et en biologie, mais aussi en climatologie, en génétique, en connaissance des sols, en fertilisation, en machinisme... Il fait appel à des technologies de pointe pour gérer semis, arrosages et intrants.

Si l’agriculture céréalière française dispose, par nature, d’atouts géographiques et climatiques que peu de pays possèdent, elle a su les valoriser par son travail et par la construction de toute une filière amont et aval. Pour maintenir son rang dans la compétition mondiale, elle doit continuer à gagner en compétitivité, maîtriser ses charges, améliorer sans cesse ses pratiques culturales, accroître les rendements et maintenir la qualité de ses productions pour répondre à des cahiers des charges toujours plus exigeants. C’est à ces conditions que la « ferme France » prendra toute sa place dans les réponses au défi planétaire que représente une demande mondiale de céréales qui progresse chaque année de 30 millions de tonnes depuis 2000...

L’agriculteur céréalier en chiffres
- 27 % des chefs d’exploitation sont désormais des femmes. Après une progression de 12 points de 12 points entre 1988 et 2010, ce ratio tend à se stabiliser.
- Les agriculteurs céréaliers cultivent majoritairement du blé tendre (52 % des exploitations), devant le maïs grain (19 %) et l’orge (18 %).L’âge moyen est de 50 ans pour les hommes et de 53 ans pour les femmes. Un actif dirigeant sur 5 a moins de 40 ans, un sur 5 a 60 ans et plus.
- Malgré des productions orientées à la hausse, le revenu des agriculteurs céréaliers décline, principalement en raison de la volatilité du prix des céréales sur les marchés financiers.
- En 2012, leurs revenus annuels s’établissaient en moyenne à 61 600 euros.
Divisés par deux en 2013 pour atteindre 31 300 euros, ils étaient de 17 500 euros en 2014.
Ils devraient être encore inférieurs en 2015 sous l’effet de nouvelle Politique agricole commune (PAC) qui a diminué ses dotations de 10 % (représentant 5 000 € d’aides annuelles pour les petites exploitations) pour les réorienter vers les éleveurs souvent en situation très difficile.*
*chiffres clés revenus céréaliers (source SSP/RICA/comptes nationaux par catégorie + Le Figaro juillet 2015)

Face à la montée de la concurrence mondiale sur les céréales ces dernières années, ARVALIS-Institut du Végétal a créé en 2008 un Observatoire technico-économique national et international. Il permet de passer au crible des fermes « types » orientées sur la production de blé et de maïs et ainsi de comparer les performances des exploitations françaises avec celles des autres grands pays céréaliers comme l’Argentine (blé et maïs), l’Australie (blé), le Brésil (maïs), les USA (blé et maïs), le Canada (blé), l’Ukraine (blé et maïs) et la Russie (blé). « L’objectif est de parvenir à suivre l’évolution des performances de ces exploitations pour juger de la compétitivité des productions », explique Baptiste Dubois, ingénieur au pôle Économie et systèmes de production chez ARVALIS-Institut du Végétal.

Comparatif portant sur le blé, à partir d’un échantillon représentatif d’exploitations de taille moyenne intervenant et réussissant à l’export.

Exploitation
moyenne en 
         SAU          Sole/blé       Effectif       Rendement      Coût de production

Picardie                228 ha          102 ha               2             9,9 t/ha            148 €/t

Centre                   320 ha         128 ha            1,5             6,8 t/ha            178 €/t

Argentine           4 400 ha          900 ha               4                5t/ha            103 €/t

Australie             3 600 ha       1 600 ha               3             1,9 t/ha          170 €/t

Canada              1 300 ha           650 ha            1,2             2,9 t/ha           145€/t

Russie              12 000 ha        4 200 ha           140             5,5 t/ha            74 €/t

Ukraine              2 000 ha           615 ha             22             3,8 t/ha            86 €/t

USA                   2 100 ha           1 000 ha          2,8             2,8 t/ha          158 €/t

 

1.Source : Insee/Agriculture/Exploitations/Agreste-Otex2012 (chiffres 2010) /MSA (2015)
2.Source : Structures des exploitations agricoles en France, Primeur/Agreste n°327- novembre 2015
3.Détail de l’exploitation française moyenne de 124 ha :  41 hectares de blé,15 hectares d’orge et autant de maïs, le reste est dédié à d’autres céréales ou aux cultures de protéagineux. Source : MinAgri-Réseau d’information comptable agricole
4. Source : Céréales Agreste / Grafagri 2015 / p.119
5. Source : Perspectives Agricoles, n°365 - mars 2010
6. Source : Banque mondiale, moyenne établie sur la base des rendements 2013
 

Portraits vidéo d’agriculteurs céréaliers

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