© Nicole Cornec

Dossier

Quel avenir pour la filière céréalière ? Le regard de quatre professionnels

Passion Céréales

De nos assiettes à notre cadre de vie, les céréales font partie de notre quotidien. Avec 20% des surfaces françaises cultivées, les céréales font la diversité de nos paysages. Au quotidien, c’est sur nos tables (pain, pâtes, bière, etc.) et pour des usages moins connus (papeterie, cosmétique, etc.), que nous mesurons leur importance. Cette force pour la France vient c’est en grande partie de la structuration de cette filière, qui emploie 450 000 personnes et génère une valeur ajoutée de 22Mds d’euros. Sur les marchés d’exportation, les clients du monde entier nous associent volontiers des attributs de qualité, de régularité, et de performances logistiques. Dans ce contexte, la récolte 2016 a marqué d’une pierre sombre l’esprit des agriculteurs, par des résultats catastrophiques, en particulier dans les grandes zones céréalières. Une année désastreuse, due à une conjonction d’accidents climatiques sans précédent, impactant l’ensemble des maillons de la filière. Comment alors passer outre cette annus horibilis, pour maintenir la solidité d’une filière qui compte pour l’économie française ? Nous vous proposons de découvrir dans ce dossier la vision de quatre entrepreneurs de la filière.


 

 

 

« Ma vision de la filière : solide et solidaire »

 

 

 

Pour vous, qu’est-ce qui fait la force de la filière céréalière française ?

Entre 1976 et 2015, la production de céréales a été multipliée par deux en France, qui est passée d’un pays importateur au deuxième exportateur mondial. Comment avons-nous fait ?

La France a quatre atouts majeurs : la régularité de sa production, ses infrastructures, la qualité de ses grains, et la structuration de la filière qui s’est organisée depuis 80 ans.

Notre climat tempéré est un atout formidable : il permet le maintien d’un niveau de production stable d’année en année à 10% près. En comparaison, les pays de la Mer Noire peuvent produire 117 millions de tonnes une année et tomber à 50 millions l’année suivante.

Le climat, couplé à la qualité des céréales françaises, et à un réseau logistique très efficace permet à la France d’être une référence mondiale et un partenaire plus que fiable pour les acheteurs. Nous avons culturellement des accords privilégiés avec les pays du bassin méditerranéen, où nous bénéficions d’une excellente image de marque, comme en Afrique subsaharienne.

J’en suis convaincu, la France a vocation à être exportatrice.
 

Pour vous, la filière céréalière c’est… ?

Un formidable amortisseur. Malgré des saisons décevantes ces dernières années, la filière a réalisé un travail exceptionnel qui a permis de rentabiliser au mieux des récoltes difficiles.

Tout le monde a travaillé dans le même sens et a fait preuve d’une grande solidarité. Par exemple, je suis administrateur d’un centre qui a décidé d’accompagner nos adhérents par des analyses économiques prévisionnelles gratuites afin de réaliser un diagnostic de la situation.

Le soutien des organismes stockeurs (OS) a également été déterminant. Je suis d’une région en Bourgogne où la grande majorité des agriculteurs ont eu des revenus négatifs en 2016. La dette des producteurs grandes cultures a tendance à s’alourdir, et est en grande partie détenue par les OS. Ils nous ont offert la possibilité de ressemer avec un report d’échéance sans intérêts : le paiement des intrants normalement effectués en juin 2016 avec la récolte, a été reporté au 30 juin 2017, ce qui nous a permis de repartir pour un nouveau cycle. 

Cette organisation est le résultat d’un investissement réalisé par les agriculteurs depuis des décennies : les coopératives appartiennent aux producteurs, et elles possèdent toutes une filière meunerie, une filière alimentation animale…
 

Quels sont les principaux défis de la filière pour les années à venir ?

Nous sommes face à des défis immenses : anticiper le changement climatique, s’armer contre la mondialisation et renouer un dialogue avec la société française. L’enjeu est de taille, puisque l’accroissement de la population mondiale va faire exploser les besoins en céréales, qui vont augmenter de 50% d’ici 2050.

>Avec la mondialisation, il faut que nous ayons une ambition commune pour améliorer notre compétitivité. Cette baisse des coûts peut passer par la génétique, des intrants plus efficients, des outils d’aides à la décision, l’innovation, une baisse des charges ou un réaménagement foncier. La PAC doit également évoluer car, si elle est essentielle dans la structuration de notre chiffre d’affaires, sa répartition en Europe crée d’importantes distorsions de concurrence au sein de l’Union.

Il faut s’armer contre le changement climatique. Une des solutions est de rendre les assurances plus attractives : seulement 26% des surfaces de blé sont assurées en 2016.

Il faut enfin créer un partenariat avec la société pour que chacun comprenne les enjeux auxquels nous sommes confrontés. Le choix n’est pas entre l’agriculture biologique et l’industrialisation à outrance. Aujourd’hui, qui sait qu’un hectare de blé capte 18 tonnes de CO2, capte 4 à 8 fois plus de CO2 qu’il n’en est émis pour le produire ? Qu’en France, un hectare nourrit 28 personnes, contre 10 dans le reste du monde ? Qu’on a divisé par deux l’apport des engrais depuis 1990 ? Il faut savoir montrer, partager, et évoluer avec la société pour correspondre à ses attentes.

« Nous serons au rendez-vous  de la mondialisation »

 

Quel est votre rôle au sein de la filière en tant qu’organisme collecteur ?

Fournir les qualités de céréales demandées par nos clients finaux. Pour ce faire, nous devons être structurés et équipés pour pouvoir alloter, retravailler les lots, nettoyer, calibrer... C’est tout le travail que nous faisons tout au long de l’année pour pouvoir apporter des solutions à nos clients.

Notre métier n’est pas seulement de collecter du grain, mais aussi d’anticiper les enjeux de demain : il faut former et accompagner les agriculteurs sur les variétés, sur la production végétale, sur tout le suivi des cultures, pour améliorer la qualité. Toute l’année, nous menons des réflexions sur les questions agronomiques, et nous déployons des équipes techniques sur le terrain.
 

Comment la filière céréalière française se démarque-t-elle de la concurrence internationale ?

La filière a quatre atouts fondamentaux : la qualité de ses céréales, des moyens logistiques importants, une vraie relation de confiance avec ses partenaires à l’export et la stabilité du climat français.

En ce qui concerne la qualité des céréales françaises, nous avons su fidéliser les marchés intérieur et extérieur, en proposant des produits qui correspondent aux attentes de nos clients. Comment ? Grâce une grande capacité d’adaptation de la filière. La mondialisation nous oblige à toujours nous remettre en question, et à trouver des solutions grâce à un dialogue constant au sein du monde associatif, des fédérations et des exportateurs.

Sur la question des moyens logistiques, par la force de ses investissements, la filière s’est dotée d’un maillage autoroutier, ferroviaire et fluvial très performant. En cas de forte demande lors de périodes hivernales, la France est capable d’affecter rapidement des millions de tonnes sur toutes les zones portuaires. En 2015, nous avons très peu travaillé à la sortie de la moisson, puis nous avons su alimenter les zones portuaires à partir d’octobre dans des cadences très importantes pour pouvoir répondre à la demande des pays étrangers.

Il y a ensuite des liens historiques avec les pays importateurs. Au Maghreb, nous avons su tisser et entretenir des relations privilégiées avec des clients réguliers tels que l’Algérie, le Maroc et l’Egypte. Le commerce avec les pays d’Afrique de l’Ouest est aussi une formidable perspective !

Dernier point : le climat français, naturellement propice aux cultures céréalières. Notre production est traditionnellement stable, autour de 35 millions de tonnes de blé par an. Lorsqu’on y ajoute une bonne capacité de stockage des grains, ces conditions nous permettent de livrer tous les ans avec une régularité et une sécurité d’approvisionnement remarquables. Nous sommes et serons au rendez-vous de la mondialisation à l’avenir.
 

A quoi ressemblera la filière céréalière de demain ?

Face au défi de la mondialisation, la filière doit être compétitive et innovante.

Pour répondre à l’enjeu de qualité des semences et anticiper les évolutions rapides du marché, nous investissons dans les hybrides et des technologies d’avenir.

Il est également essentiel d’être compétitif en termes de prix. Nous devons gagner 10€ par tonne de céréales ces prochaines années. La filière a su se structurer pour devenir un relai de solidarité. Il faut désormais que l’Etat prenne lui aussi conscience des enjeux en ne nous imposant pas des freins environnementaux et réglementaires excessifs qui pèsent sur notre modèle. 

 

 

 

« L’alimentation animale est au carrefour de l’évolution de la société »

 

 

 

L’alimentation animale, c’est quoi exactement ?

L’alimentation animale c’est avant tout une expertise au sein de l’écosystème céréalier français. Nous partons d’une matière première – les grains – pour créer un produit fini. Tout l’enjeu de cette première transformation consiste à trouver les bonnes valeurs nutritionnelles pour le bétail. Nous sommes, à ce titre, le trait d’union entre la filière céréalière et l’élevage.

L’alimentation animale c’est évidemment une demande très forte de céréales de qualité. Le secteur consomme 44% de la production de blé chaque année. Pour le maïs cette part oscille autour de 37% selon les prix.

L’alimentation animale c’est enfin une filière au carrefour de l’évolution de la société. Nous sommes dans une position stratégique pour comprendre les grands enjeux auxquels nous sommes confrontés : changement des habitudes de consommation, remise en cause des modèles de production traditionnels, exigences environnementales toujours plus poussées, concurrence internationale…
 

Comment répondre à ces enjeux ?

Tous les maillons de la filière sont interdépendants : Si les récoltes sont mauvaises, c’est donc l’ensemble de la filière qui s’organise pour amortir le choc. En 2016, les récoltes ne correspondaient pas à nos critères en termes de poids spécifique et de valeur nutritionnelle. Nous nous sommes adaptés en modifiant notre cahier des charges  de réception de matière premières pour préserver le niveau de notre production.

Les contraintes environnementales qui découlent des attentes des consommateurs sont également un sujet commun à l’ensemble de la filière : elles ont un impact direct sur notre compétitivité, ainsi que sur la quantité et la qualité de notre production. Les industriels français ont toujours su s’adapter par l’innovation, mais le vrai danger serait que l’on ne produise pas au niveau de la capacité de nos sols à cause des contraintes qu’on nous impose. Cela reviendrait à du gaspillage pur et simple.

Qu’elles soient fondées ou illusoires, ces nouvelles attentes de la Société impliquent un renouvellement permanent de nos métiers. C’est un exercice difficile, proche du funambulisme.

 

 

 

« Si je ne suis pas compétitif, je meurs »

 

 

 

L’année 2016 a été particulièrement difficile. Comment y avez-vous fait face ?

Notre environnement est en constante évolution. Il est très difficile de prédire ce qui va se passer. Mais la filière céréalière a su se structurer pour surmonter ces incertitudes : tout problème a une solution.

L’année 2016 était très particulière : les récoltes étaient bien inférieures à la production habituelle, en qualité comme en quantité. Les conditions climatiques ne nous ont pas facilité la tâche, c’était du jamais vu. Si les producteurs vont mal, toutes les industries en aval de la chaîne de transformation en souffrent. La coopération entre les acteurs du monde céréalier est donc essentielle.

Par exemple, certaines régions ont été moins affectées que d’autres en 2016. Nous avons donc étendu notre réseau habituel de fournisseurs à d’autres régions pour compenser les faibles niveaux de production. Cela nous a permis de tisser de nouvelles relations avec les producteurs des régions voisines.

Un même blé en fonction du terroir n’aura pas les mêmes qualités. Nous avons donc réalisé les assemblages et les corrections nécessaires sur les farines pour pouvoir garantir la qualité de nos produits.

Ces changements ont entraîné des surcoûts non négligeables en termes de logistique, mais grâce à cela nous n’avons pas eu besoin de recourir à l’importation de céréales étrangères.
 

Quels sont les challenges auxquels fait face la filière selon vous ?

Le consommateur est toujours plus attentif et exigeant. Nous devons continuer à monter en gamme pour répondre aux nouvelles attentes.

Le grand public demande aujourd’hui des signes de qualité.

Cela passe par une filière capable de partager son expertise et son savoir-faire avec le public français : avec une filière transparente et lisible, une filière cohérente. Une filière, en somme, qui sache non seulement unir l’ensemble des acteurs du monde céréalier, mais aussi rassurer le consommateur.
 

Quel est votre objectif pour les années à venir en tant que meunier ?

Plus qu’un objectif, être compétitif est vital pour les entreprises de meunerie.

Les exigences du marché nous poussent à faire évoluer nos pratiques et nos outils en permanence. Il faut être aussi performant que possible sur le plan économique et maintenir un niveau de qualité exceptionnel. Si je ne suis pas compétitif, je meurs. C’est  à moi de savoir m’adapter,  de savoir anticiper et d’être à l’écoute du consommateur.

Mais c’est aussi une démarche collective : la filière doit savoir faire évoluer son offre pour rester l’une des têtes d’affiche. Nous trouverons les réponses ensemble. Ma grille de lecture en tant que premier transformateur n’est pas strictement la même que celle du collecteur ou du stockeur. C’est de notre vision conjuguée que naîtra une solution.

Le problème c’est que nous souffrons aujourd’hui de distorsions de concurrence. L’application des réglementations environnementales définies au niveau européen dépend du bon vouloir de chaque pays. On a donc une Europe à plusieurs vitesses.

A nous de faire les efforts nécessaires, mais nos gouvernements doivent également comprendre que s’ils veulent préserver l’attractivité d’une filière, il faut lui en donner les moyens.