Table-ronde | Passion Céréales

Table-ronde

Formation initiale et apprentissage : développer des solutions d’avenir pour relever les défis de la filière

Table ronde réunissant : Laurent BULTOT, Responsable du département "Animation Stratégique" à la Direction de la Formation Professionnelle de la Région Hauts-de-France, Martin DUCROQUET, Co-fondateur de Sencrop, Francis HENNEBERT, agriculteur et Président de La Flandre, Marc PEETERS, Directeur des ressources humaines France de Roquette, Christophe DEMPIERRE, Chef du pôle Dynamiques territoriales, développement et animation des politiques publiques de la DRAAF Hauts de France.

C’est sur la base de la restitution de l’étude régionale du cabinet CMI que les principaux acteurs de la filière ont ensuite croisé, autour d’une table ronde, leurs expériences. Ils ont formulé des propositions concrètes et pragmatiques pour renouveler l’image de la filière, faire mieux connaître ses opportunités d’emplois et de développement professionnel et personnel. L’enjeu est de convaincre une jeune génération en quête de sens et de cohérence prête à adhérer aux valeurs portées par les entreprises de la filière céréalière et du secteur agricole en général et de saisir les opportunités de la filière céréalière.

Dans une région où les deux tiers des surfaces sont consacrés à l’agriculture et où 21 640 exploitations produisent des céréales, cette filière représente un atout de poids pour les Hauts-de-France. Comme le rappelle Jacques de Villeneuve, agriculteur et délégué de Passion Céréales en Hauts-de-France, « la filière céréalière emploie 51 000 personnes (production, collecte, transformation et exportation). La région Hauts-de-France est la première région productrice de blé tendre en France et la première région exportatrice de céréales de l’Union européenne. On y recense également une grande diversité d’entreprises de première transformation : meuneries, malteries, amidonneries et nutrition animale. »

La région bénéficie en outre du dynamisme du machinisme agricole et des agroéquipements, deux domaines qui bénéficient d’une stratégie de relocalisation sur le territoire régional. Des leaders mondiaux du secteur comme CNH Industrial ou AGCO-Massey Ferguson ont fortement investi en infrastructures et en équipements d’ingénierie ces dernières années. La région Hauts-de-France constitue également la première région en termes de valeur ajoutée délivrée pour le tissu économique (2,6 milliards d’euros). Elle est par ailleurs un acteur pivot de l’innovation et de la valorisation des productions végétales avec la présence sur son territoire de leaders nationaux, voire internationaux, comme Tereos-Syral ou le groupe Roquette.

Enfin, approvisionnant les ports de Dunkerque et de Rouen, la région pourra  améliorer sa compétitivité transport avec le développement prochain du canal Seine-Nord-Europe.

Un cap pour la stratégie régionale d’emploi et de formation

« Conscients de ces atouts, la région Hauts-de-France a placé l’emploi et la formation au cœur de leur nouvelle stratégie régionale. La filière céréalière, filière de qualité, de valeur ajoutée et d’innovation est l’un de nos caps régionaux », explique Denis Vinckier, conseiller régional de la région Hauts-de-France, membre de la commission agriculture et agroalimentaire. Car, derrière l’emploi et la formation, c’est la préservation des positions de toute une région et du professionnalisme de l’ensemble d’une filière qui est en jeu.

« Il s’agit tout d’abord de consolider les débouchés historiques à l’export et d’adapter la qualité des blés en répondant aux exigences des cahiers des charges des pays importateurs (Egypte, Afrique du Nord, Afrique subsaharienne). Il s’agit ensuite de développer des filières nouvelles à forte valeur ajoutée (cosmétique, filières végétales intégrées aux matériaux de demain, bioéconomie...). Il s’agit enfin d’assurer les conditions de la nécessaire articulation entre emploi et formation. La filière céréalière et ses gisements d’emplois constitue un levier pour faire reculer le chômage qui se situe ici deux points au-dessus du taux national », précise Denis Vinckier.

Il reste à faire coïncider les besoins de la région pour attirer et former au mieux les agriculteurs de demain. Taux de remplissage et taux de pression constituent en l’espèce de bons indicateurs pour mesurer le niveau d’attractivité des métiers de la filière céréalièreComme indique Christophe Dempierre, chef du pôle Dynamiques territoriales, développement et animation des politiques publiques à la DRAAF des Hauts-de-France, « dans les filières de formation initiale, on constate un taux de remplissage relativement faible notamment sur les BTS productions végétales, de l’ordre de 70 % selon les établissements, en partie par déficit d’image et d’accès à l’information. On observe les mêmes tendances de sous-effectifs pour les métiers liés à l’agroéquipement et au commerce. Le taux de pression, calculé par rapport au nombre de premiers vœux émis par les élèves au sortir d’une formation générale, va dans le même sens. Ainsi, nous avons des sections ouvertes avec 6 à 14 élèves inscrits alors que la capacité d’accueil serait de 16 à 20 élèves. »

 

 

L’enseignement agricole en région Hauts-de-France

La région Hauts-de-France compte environ 70 établissements publics et privés formant 17 000 élèves et apprentis sur le territoire régional, de la classe de quatrième, à la classe préparatoire aux grandes écoles. Un enseignement résolument tourné vers des questions sociétales d’avenir : enjeux de la production agricole, gestion de la ressource agro-écologique, aménagement des territoires, alimentation, service et animation des territoires ruraux. Dans ces établissements, les apprenants ont accès à l’enseignement agricole par la voie de la formation initiale scolaire, l’apprentissage, la formation professionnelle continue et la validation des acquis de l’expérience (formation tout au long de la vie).

Parmi ces établissements, l’ISA de Lille, école d’ingénieurs en sciences du vivant, propose des formations d’ingénieur en agriculture, agroalimentaire, environnement et paysage, des licences et des masters spécialisés en environnement en parcours classique et en apprentissage, en entrée Postbac et Bac+. De plus, fort d’un réseau de plus de 200 partenaires, l’ISA entretient une relation étroite avec les entreprises. L’école place l’expérience professionnelle et l’innovation au cœur de sa pédagogie et met son expertise en agroalimentaire, agriculture, environnement et gestion-marketing au profit des entreprises. Chaque année, ce sont 300 élèves qui sortent diplômés de cette école, 70 à 80 rejoignant chaque année le secteur agricole à proprement dit.

Source : DRAAF Hauts-de-France et ISA

 

Revaloriser les parcours et les diplômes professionnels

L’attractivité des filières agricoles souffre d’abord de la dévalorisation des formations professionnelles dans leur ensemble. « Dans notre pays, les formations professionnelles sont encore trop souvent des formations par défaut. Il faut remobiliser, redonner du sens à ces parcours de formation souvent empruntés par défaut, mieux informer sur la réalité et la variété des métiers en se servant des précieux relais que représentent les conseillers d’orientation », insiste Laurent Bultot, responsable du département « Animation stratégique » au sein de la direction de la formation professionnelle pour la région Hauts-de-France.

De façon logique, à l’autre bout de la chaîne, chez les employeurs, la tension identifiée au sein de l’étude du cabinet CMI sur certains métiers et certains postes se vérifie au quotidien. « Chez Roquette (3 600 personnes rien qu’en France dont 3 400 pour la seule région des Hauts-de-France), nous recrutons chaque année 300 personnes dont 120 en CDI, 120 en contrats temporaires et 120 en alternance. Nous éprouvons effectivement des difficultés à attirer des candidats notamment sur les postes d’opérateurs de production », confirme Marc Peeters, directeur des ressources humaines de Roquette France.

Francis Hennebert, agriculteur et président de la coopérative La Flandre, confirme les propos de Marc Peeters. « Nous avons des difficultés à recruter des techniciens sur le terrain pour conseiller les agriculteurs et à attirer des jeunes sur ces métiers. Il faut s’adapter aux nouvelles réglementations très changeantes pour produire et à l’évolution très rapide des métiers dans le conseil agronomique. ». Les épreuves liées au recrutement contrastent avec le faible turn-over au sein de ces entreprises ainsi que la qualité des conditions de travail mises en place. Ainsi, selon Marc Peeters, « nous connaissons un faible turn-over chez Roquette et nous parvenons à garder nos salariés en jouant sur l’aménagement du temps de travail, le télétravail ou un service de conciergerie par exemple et en essayant de faire concilier au mieux vie professionnelle et vie privée ».

Une nouvelle carte des métiers

Si certains métiers sont en voie d’extension, de nombreux autres,  émergent. L’industrie fabriquant moins de produits à faible valeur ajoutée, les métiers peu qualifiés autour de la production disparaissent peu à peu. Parallèlement, la digitalisation favorise l’apparition de nouveaux métiers, plus attractifs qui renouvellent en profondeur le métier d’agriculteur et sa définition. Le numérique et la formation à ce dernier permettent de répondre aux enjeux de modernisation des métiers céréaliers. Par conséquent, « cette difficulté à recruter se fait moins ressentir dans les start-up », témoigne Martin Ducroquet, co-fondateur de Sencrop, une entreprise innovante dans l’agriculture de précision. Il recrute aujourd’hui des ingénieurs, des informaticiens, demain des data-scientists, avec une visibilité sur ces métiers qui se situe à 5 ans compte tenu de l’évolution des besoins. Davantage, « L’organigramme en râteau d’une start-up, son agilité, son management participatif séduisent des jeunes en quête de responsabilité et d’autonomie. Plus encore, la démocratisation du développement des outils pour une agriculture plus efficace est pour eux un enjeu porteur à la fois d’innovation et de sens », ajoute Martin Ducroquet. De deux au départ, l’entreprise est ainsi très rapidement passée à dix collaborateurs.

Enfin, le souci de la parité émerge parmi les acteurs face aux chiffres du recrutement : 95% des personnes recrutées dans le secteur sont des hommes (contre 65 % de femmes en Lituanie par exemple).

 

 

Cinq  acteurs sur le terrain, cinq propositions d’action

Les intervenants de la table ronde ont été sollicités en vu de formuler chacun une piste concrète d’action. Francis Hennebert imagine un contrat moral de 5 ans avec l’alternant pour répondre à la volatilité des jeunes  mais aussi à l’absence de retour sur investissement de l’entreprise dans la formation des alternants. Il permettrait de lever ces freins à l’accueil d’alternants au sein de l’entreprise. Martin Ducroquet souhaite que les efforts portent sur une meilleure visibilité de la région Hauts-de-France et la mise en avant de ses atouts. Marc Peeters croit au relais dans les écoles pour convaincre simultanément enfants et parents de l’intérêt de travailler sur des ressources végétales disponibles et renouvelables présentes sur le territoire. Laurent Bultot actionnerait volontiers le levier entreprises pour donner plus de lisibilité à l’alternance et accompagner entreprises et jeunes dans ce parcours. Christophe Dempierre souhaite que soit mieux reconnue la qualité de l’enseignement agricole. Les 20 % d’heures de cours laissés à l’initiative des établissements sont enfin une opportunité pour faire plus encore entrer l’école dans l’entreprise et l’entreprise au sein de l’école.

 

 

Pour améliorer la compréhension des métiers de la filière agricole, les initiatives se multiplient aussi bien à l’échelon régional qu’au niveau national. La Direction de la formation professionnelle de la région des Hauts-de France travaille actuellement sur la rédaction des contrats de branche, >« une initiative régionale de partenariat qui vise à mettre autour de la table les pouvoirs publics, l’Etat, l’autorité académique, la DRAAF, les rectorats, les universités, la Région et les branches professionnelles de l’agriculture et de l’agroalimentaire pour définir conjointement une stratégie de formation », explique Laurent Bultot.

Toujours au niveau régional, « le dispositif et l’ancrage des établissements publics ou privés est important. 60 % des élèves sont en internat, la formation à distance se développe. La carte des formations est retravaillée régulièrement. A nous de mieux communiquer sur ces dispositifs. Il faudrait aussi orienter la formation continue sur les besoins de spécialisation avec des contrats nouveaux à imaginer. Enfin, il faut repenser le pilotage de la carte des formations, un processus complexe de partage des responsabilités entre concertation académique, qualité pédagogique et développement économique », ajoute Laurent Bultot.

Repenser la formation, à l’échelon régional et national

En parallèle  « un travail national devrait être prochainement engagé entre le ministère de l’Education nationale et le ministère de l’Agriculture pour redonner toute sa place à l’enseignement agricole dans le système éducatif français. Il s’agit de faire mieux connaitre l’enseignement agricole, la diversité des métiers auxquels il prépare, mais aussi les nombreuses opportunités d’emploi » explique Christophe Dempierre. « On note par ailleurs qu’il existe peu de décrocheurs et où on relève une réelle appétence pour élever son niveau de qualification. La question est d’accroître la lisibilité et la visibilité de ces enseignements. Nous espérons que les Etats généraux de l’Alimentation contribueront également à donner ce nouveau souffle en repositionnant le fait alimentaire au premier plan. Un changement de paradigme s’opère. On parle à présent davantage de la fourchette à la fourche que de la fourche à la fourchette. »

Enfin, une autre piste à travailler est celle relative à l’image globale de la région et à sa faible identification en tant que véritable territoire performant  aux atouts pourtant reconnus, et fort de la présence de nombreux leaders mondiaux qui s’y sont installés. « Il faut agir en rapprochant population, sites de production et sites de formation dans un recrutement de proximité qui reste à organiser, suggère Laurent Bultot. Il faut améliorer les conditions de dialogue et de coopération entre les écoles et les entreprises et engager un nouvel épisode dans l’adaptation aux besoins au travers d’une formation souple et agile. »

Gisement d’emplois à pourvoir, les métiers de la filière céréalière connaissent une profonde  mutation. En effet, digitalisation, automatisation, nouvelles conditions de production générées par la transition énergétique, changements de pratiques culturales, nouvelles attentes du consommateur final, etc. dessinent de nouveaux contours susceptibles d’attirer à eux une nouvelle génération de jeunes agriculteurs en quête tout à la fois d’innovation et de sens. Pour y parvenir, il faut mettre en lumière les atouts de la région, valoriser son image, combler le déficit d’information et enfin lever les derniers a priori. Elle dispose pour cela de nombreux leviers que les acteurs de la région ont à cœur de mettre en œuvre.

Face à ce diagnostic, partagé par tous les acteurs de la région, ils sont nombreux à se mobiliser pour mieux communiquer sur les atouts de la région mais aussi pour, en amont, adapter les formations initiales et continues aux besoins évolutifs d’entreprises en pleine mutation. 

 

Cette table-ronde s'est déroulée dans le cadre d'une rencontre organisée par Passion Céréales en partenariat avec la Région Hauts-de-France, le 23 octobre 2017 à Lille, et ayant pour thème : "La formation au service de l'emploi pour la filière céréalière en région Hauts-de-France"