Courbe d'évolution de marché - trading   © synthex - Adobe stock - décembre 2021

Dossier

Comment expliquer les évolutions des prix des céréales ?

En cette fin d’année 2021, le prix des céréales connaît des hausses record. Quelles en sont les causes ? Tour d’horizon de ce phénomène multifactoriel.


Il est loin le temps où le prix du blé français dépendait de l’état des plaines céréalières de la Beauce ou de la Picardie ! Le marché du blé tendre s’est en effet totalement mondialisé. Chaque année, environ 25 % de la production mondiale de blé et 15 % de celle de maïs est échangée entre les pays exportateurs (dont font partie la France et l’Europe) et les nations importatrices. Ces flux font office de connecteurs de prix, un peu à la façon de vases communicants. Les importateurs peuvent ainsi choisir entre les différentes origines, et c’est la meilleure offre qui l’emporte. Elle résulte d’une équation délicate intégrant la qualité des céréales récoltées, les stocks disponibles, le coût du transport, les taux de change…

Par ailleurs, les marchés des différentes matières premières agricoles s’influencent réciproquement : ces produits peuvent (dans une certaine mesure) se substituer les uns les autres dans l’alimentation animale, en particulier en Europe et en Asie. C’est le cas du blé tendre et du maïs. Et ce n’est pas tout : certaines cultures comme le maïs ou le colza ne sont pas indifférentes au prix de l’énergie du fait de leur valorisation possible sous forme de biocarburants (respectivement en bioéthanol et biodiesel).

Dans ce contexte, la suppression progressive des mesures qui protégeaient les prix européens des fluctuations excessives au travers de la Politique Agricole Commune (PAC) expose désormais les cours français à de fortes variations de prix.

Infographie Prix du blé tendre - explication des augmentations

 

Sur le marché mondialisé des céréales, la situation d’une poignée de pays exerce une influence prépondérante sur la formation du prix : c’est le petit groupe des principaux pays exportateurs. Russie, Europe, Etats-Unis, Ukraine, Canada, Argentine et Australie pèsent à eux seuls autour de 85 % des exportations mondiales du blé tendre chaque année.

Inforgraphie Qui sont les acteurs mondiaux blé tendre ?

En maïs, ce niveau est atteint avec quatre pays seulement : les Etats-Unis, l’Argentine, le Brésil et l’Ukraine.

Infographie Qui sont les acteurs mondiaux du maïs ?

Pour le blé dur, c’est le Canada qui occupe une place tout à fait dominante. Ainsi, lorsque la production baisse dans plusieurs de ces pays, l’offre disponible pour les zones importatrices chute. Or la demande céréalière est structurellement en hausse sous l’effet de la démographie et de la croissance économique, et est relativement inélastique.

 

A l’inverse, une abondante production au sein du groupe des grands exportateurs se traduit par une compétition accrue pour conquérir des parts de marché à l’export pour ne pas finir avec des stocks excessifs, ce qui participe à faire baisser les prix. Le stock prévu chez les grands exportateurs est donc considéré comme l’un des principaux indicateurs expliquant le prix des céréales, même si de nombreux autres facteurs interviennent.

Ainsi, une mauvaise récolte européenne n’est pas forcément synonyme de prix hauts si les disponibilités sont élevées chez les autres exportateurs. C’est alors la double peine, comme ce fut le cas pour les producteurs de blé français en 2016, confrontés à une moisson calamiteuse et à des prix bas. A l’inverse, en 2021, les prix se maintiennent à un niveau élevé malgré les bons volumes de céréales récoltés en France, du fait des accidents climatiques sur le continent américain (sécheresse sans précédent au Canda) et d’une production inférieure aux attentes en Russie.

Il ne faut toutefois pas ignorer le rôle des pays importateurs, à commencer par celui du géant chinois : selon sa dynamique d’import, les tendances de prix peuvent être significativement affectées. Cette année ce sont aussi l’Iran et la Turquie qui ont marqué l’évolution des prix des céréales compte tenu de leurs récoltes dégradées et donc de leurs besoins en céréales.

« Cela va largement dépendre de l’attitude de la Chine » : c’est une réponse désormais récurrente à la question de l’évolution des prix sur le marché des céréales. Car le géant asiatique a récemment rebattu les cartes des flux mondiaux, avec une grande part d’imprévisibilité.

L’influence de la Chine n’est pas nouvelle en orge. Le pays accapare 20 à 30 % des importations mondiales depuis près de dix ans. Rien d’étonnant, donc, à ce que la demande chinoise pour cette céréale soit déterminant pour les prix mondiaux.

Plus récemment, la Chine a pris tout le monde de court en augmentant de façon vertigineuse ses importations de maïs (voir le premier graphique de ce dossier): de moins de 1 million de tonnes (Mt) par an en 2016-2017, elles ont bondi à 30 Mt en 2020-2021. C’est l’un des facteurs qui a déterminé une nouvelle orientation du marché du maïs : alors que l’offre s’annonçait nettement supérieure à la demande dans le monde en 2020, les importations chinoises ont contribué à faire baisser les disponibilités. D’à peine 2 % des importations mondiales, la part de marché chinoise s’est ainsi hissée à 15 %, avec des chiffres qui s’annoncent similaires en 2021-2022. Un sérieux soutien aux prix !

Même constat pour le blé. Alors que les importations annuelles de la Chine s’établissaient entre 3 et 5 Mt, elles ont décollé à plus de 10 millions de tonnes en 2020-2021, notamment au profit de la France, et la tendance semble se poursuivre en 2021-2022.

Infographie Achats massifs de blé tendre et de maïs Chine

L’influence de la Chine est d’autant plus considérable que son marché intérieur est complexe et ses intentions peu lisibles. Les analystes mettent cette forte consommation sur le compte de la montée en puissance de son élevage, le mauvais état des stocks et des conditions de production mises en difficulté par l’urbanisation et, récemment, par de mauvaises conditions météo. Mais cette situation est fragile : dès que la Chine appuiera sur le frein, les prix en subiront le contrecoup.

La météo a bien entendu un impact considérable sur les prix des céréales. Avec les surfaces semées, c’est le principal facteur annuel déterminant les volumes produits, et donc l’offre disponible, ainsi que la qualité des céréales. Compte tenu de la mondialisation des marchés des céréales, ce n’est plus la météo en un lieu précis qui influence les prix locaux, mais la conjonction des conditions climatiques des grandes zones de production de la planète.

Au-delà du poids considérable que prend chaque année le contexte climatique et les éventuels aléas qui vont croissant (sécheresse ou excès d’eau, canicule ou gel), certaines périodes focalisent l’attention des analystes. Il s’agit des périodes pendant lesquelles les cultures sont très sensibles au moindre accident climatique. Les conditions des céréales à la sortie de l’hiver sont scrutées de près dans l’hémisphère nord. Qu’un gel tardif survienne sur des blés en Russie ou en Europe, ou à l’inverse qu’un temps trop sec s’installe, et ce sont des craintes pour les rendements qui émergent. Il en va de même au moment du remplissage des grains, très exposé aux excès de température au printemps, ou encore du manque d’eau pendant la période de floraison du maïs.

Ces périodes sont donc propices aux fluctuations des marchés, puisque les opérateurs (industriels, coopératives, négociants, producteurs…) doivent s’engager en se basant uniquement sur le potentiel des cultures à des moments cruciaux : ces séquences sont appelées « weather market », ou marché de météo. L’amplitude des mouvements de prix est d’autant plus importante que les stocks disponibles sont faibles.
 

La question divise les économistes depuis plus de vingt ans : quel est l’impact de la spéculation sur les marchés céréaliers mondiaux ? La question est extrêmement complexe. Et tout d’abord, qui sont les spéculateurs ? Ce sont généralement des fonds financiers – dont la nature et les stratégies sont très variées – intervenant sur les marchés à terme agricoles. Leurs interventions peuvent aussi bien s'inscrire dans une dynamique haussière que baissière, et de façon générale ils peuvent contribuer à amplifier les tendances.

Une chose est certaine : depuis les années 2000, la financiarisation des marchés agricoles s’est concrétisée par une présence accrue des fonds financiers sur le marché à terme de Chicago, dont le rôle dans la fixation des prix mondiaux est devenu significatif – dans une moindre mesure en Europe. Mais les avis divergent sur les impacts de cette évolution. Certains économistes y voient avant tout un moyen de « fluidifier » le fonctionnement des marchés à terme. La vocation initiale de ces outils étant de permettre aux opérateurs physiques (producteurs, stockeurs, transformateurs, exportateurs, importateurs…) de sécuriser leurs prix à l’avance en achetant ou en vendant des récoltes à venir à un prix déterminé et donc de se protéger d’une fluctuation des prix.

D’autres économistes dénoncent l’action de la finance dans l’accroissement de la volatilité des cours des céréales, impossible à gérer pour ces mêmes acteurs du marché des grains. La plupart des chercheurs s’accordent toutefois sur le fait que le rapport entre l’offre et la demande physique, restent déterminants dans les fluctuations des cours et conditionne tôt ou tard l’équilibre du marché.

En Europe, les réglementations adoptées ces dernières années visent à mieux encadrer les marchés financiers liés aux céréales. Le but est de garantir la transparence concernant les acteurs présents et leurs positions sur ces marchés, afin d’éviter toute manipulation ou crise systémique.

 

Ces cours historiquement hauts de l’automne 2021 trouvent leur explication dans l’enchainement de facteurs climatiques et conjoncturels, dans le contexte d’une demande chinoise sans précédent. Les bilans mondiaux prévisionnels montrent cependant que la planète a les moyens d’alimenter la demande des 10 milliards d’individus attendus en 2050. Sous réserve d’investir et d’innover pour continuer à produire, une offre abondante restant le meilleur rempart aux aléas du marché et aux crises alimentaires qui résulteraient d’un déficit éventuel de disponibilité.